Niger, paradis obscur de l'uranium

8 more in collection L'uranium au Niger

L’uranium nigérien permet d’éclairer une ampoule française sur trois, tandis que seul un Nigérien sur dix a accès à l’électricité. Le 20 septembre, l’Etat sahélien a lancé un audit des mines d’uranium détenues par Areva, afin que l’exploitation du minerai contribue d’avantage à son développement. « Les ressources naturelles doivent servir les intérêts de notre pays. » L’argument du ministre des Mines nigérien Omar Hamidou Tchiana est venu soutenir la décision de l’Etat sahélien, le 20 septembre, de réaliser un audit des mines d’uranium détenues par Areva dans le nord de son territoire. « Une honte nationale » L’objectif ? Obtenir plus de retombées économiques de l’exploitation du minerai jaune, tandis que le PNUD place le Niger en bon dernier de son classement mondial selon l’indice de développement humain (IDH) 2012. Depuis plus de quarante ans, Areva, société française détenue à plus de 80% par l’Etat, extraie l’uranium nigérien des mines d’Arlit et d’Akokan, la Somaïr et la Cominak. 3500 tonnes d’uranium sont extraites annuellement de la première, détenue à 63,6% par Areva et à 36,4% par l’Etat nigérien, tandis que la seconde, détenue à 34% par Areva et 31% par le Niger, en fournit 1500 tonnes. De quoi procurer un tiers de l’uranium nécessaire à faire tourner les centrales nucléaires françaises, qui produisent 80% de l’électricité de l’hexagone. A l’inverse, le Niger ne tire que 5% de son budget national de l’exploitation. « Nous pensons que 20% doit être un minimum », observe le ministre des Mines. Secrétaire général du Réseau des organisations pour la transparence et l’analyse budgétaire (Rotab), Ali Idrissa soutient la démarche du gouvernement depuis le siège du Rotab, à Niamey : « C’est la première fois dans l’histoire du Niger qu’il dénonce officiellement le contrat passé avec Areva, qui arrive à son terme en 2013 et doit être renouvelé. Ce n’est peut-être que de la diplomatie, mais c’est un premier pas. Car tout le peuple exige que ces ressources profitent au Niger, dernier pays mondial en termes d’ IDH, tandis qu’Areva tire 70% de sa production au Niger et se déclare leader mondial du nucléaire. C’est une question de bon sens, ça fait la honte de notre pays. » 80% de l’électricité importée Un pays plongé dans l’obscurité. C’est la première chose qui frappe en pénétrant dans la capitale du Niger. Ici, le manque d’électricité est une vieille rengaine. Chaque année, de nombreux articles de journaux relatent ces coupures d’électricité imprévisibles et à répétition qui exaspèrent tant les citadins. Le pic survient toujours au mois d’avril, en pleine saison chaude. Là, les plus chanceux allument leur climatiseur, les autres leur ventilateur et tous tentent d’oublier les 45 degrés à l’ombre. Jusqu’à la prochaine coupure. Une fatalité. Car le Niger importe 80% de son électricité chez le géant voisin, le Nigéria, et ne dispose que de peu de ressources en cas de panne à Abuja. Une centrale au diesel qui produit 12 mégawatt par heure (MWh) depuis Goudel, un quartier de Niamey, une autre au charbon au nord du pays, qui offre 37 MWh… Au total, 75 MWh, selon le bilan énergétique du Niger en 2003. En comparaison, la France se targue d’être le huitième producteur d’électricité au monde avec une production de 541,4 térawatts heure (TWh) en 2012, soit 564 millions MWh. En 2013, le Niger est loin d’avoir rattrapé son retard. Trois projets de centrales thermiques sont en cours pour ajouter entre 400 et 1200 MWh au réseau électrique nigérien, « mais ce ne sont que des paroles pour l’instant », avertit tout de go Moustapha Kadi, président du Collectif des Organisations pour la Défense du Droit à l’Energie (Coddae). « Le projet de centrale hydroélectrique a déjà un an de retard. Quant au projet de centrale thermique au charbon, qui doit être implantée dans la région de Tahoua, seule l’étude d’impact a été validée pour l’instant. » Eclairage à la lampe de poche… Made in China En attendant, les villes nigériennes ne connaissent pas l’éclairage public, ou presque, ce qui rend la circulation nocturne très dangereuse, pour peu que le phare avant d’une moto soit défaillant ou qu’un bambin s’écarte des jupes de sa mère pour aller jouer au milieu de la route. Car à la tombée de la nuit, seuls les phares des voitures et des deux roues éclairent furtivement les visages des habitants de Niamey qui circulent le long des routes en latérite. Mieux vaut donc se concentrer sous les rares ampoules qui percent l’obscurité. Une bicoque qui sert l’encas du soir, celle qui suit la prière de 20 heures, est annoncée par un néon blanc, placé au-dessus d’une rangée de marmites qui abritent le riz et sa sauce feuille. Le néon suivant éclaire un alignement de brochettes à la viande mijotant dans de l’huile, sur une grande poêle chauffée au charbon. Autour des cercles de lumière composés par les ampoules orphelines, la convivialité redouble, comme si la peur du noir rendait les Nigériens plus solidaires. Mais tous les fast-foods nocturnes n’ont pas d’électricité pour vanter leurs délices. Certains doivent se contenter des flammes qui s’échappent du charbon sous la marmite et de l’odeur des mets pour s’annoncer aux clients potentiels. D’autres commerces éclairent leur marchandise à la lampe de poche. De loin, les marchands ambulants ressemblent à des lucioles géantes. Plus on se rapproche d’eux, plus on devine leur brouette contenant des cigarettes, des médicaments importés du Nigéria, d’Inde ou de Chine, des prises électriques, etc. Le tout éclairé par une lampe… fabriquée en Chine. Bougies et sous-développement Le Niger est l’un des pays au monde où la consommation d’électricité est la plus faible. Pour donner un ordre d’idée, elle était de 465 gigawatts par heure (GWh, 1 GWh= 1000 MGh) en 2003, contre 57400 GWh en Suisse en 2007. Des chiffres qui affligent Moustapha Kadi. Mais le vice-président de l’ONG Droit à l’Energie, dont le Coddae est l’antenne au Niger, ne se prive pas de les compléter par d’autres statistiques encore plus alarmantes : « Le taux d’accès à l’électricité au niveau national ne dépasse pas les 10%. Dans les zones rurales, il est ambitieux d’avancer le chiffre de 2% », lâche-t-il. Or 83,3% de la population au Niger vit dans ces zones rurales selon la Banque mondiale. « Tous ces habitants vivent dans le noir, la chaleur et l’insécurité », dit le militant du droit à l’énergie. « A Tahoua, dans mon village d’origine, on se couche à 20h et on trouve ça normal alors qu’à 20h, je commence à travailler et mes enfants à lire leurs cahiers scolaires. » Un des nombreux exemples utilisés par le cinquantenaire pour illustrer combien électricité et développement sont liés. « Certains villageois doivent parcourir 15 km pour aller charger leur téléphone. Ils mettent de l’argent en commun pour louer la moto et payer le commerçant, qui leur demande une fortune pour recharger leur batterie de portable », abonde-t-il. A l’instar de son ministre des Mines, le fils du chef traditionnel de Tahoua cite la Constitution Nigérienne pour réclamer la révision des clauses actuelles du contrat passé avec Areva : « Les ressources naturelles et du sous-sol sont la propriété du peuple nigérien », dispose l’article 148. Moustapha estime qu’« il faut que les Français prennent conscience que la France a beaucoup exploité ses anciennes colonies et qu’il faut y mettre un terme. » Ce qui n’empêche pas le Coddae d’avoir bénéficié du soutien financier de la Fondation Areva pour installer un réseau électrique dans les quartiers reculés de la ville d’Arlit. « Pour moi, il ne s’agit pas de demander de l’argent à la France, précise Moustapha Kadi. Je considère que cet argent revient d’office aux Nigériens et qu’il doit servir à leur développement. » Vigilance citoyenne Au Niger, tous les yeux sont désormais rivés vers l’ouverture prochaine de la mine d’Imouraren, déjà annoncée comme la future plus grande mine à ciel ouvert d’Afrique, avec 5000 tonnes d’uranium extraites par an à partir de 2015. Le site minier, attribuée à Areva en 2009, sera-t-il un tremplin économique ou un mirage économique pour l’Etat nigérien ? Ali Idrissa n’est guère optimiste, regrettant que « dans l’exploitation du minerai d’Imouraren, ce sont pour l’instant des sous-traitantes étrangères qui ont décroché tous les contrats. » A l’inverse, Areva communique sur son site internet qu’ « outre l’apport financier généré par l’exploitation minière, Imouraren renforcera de manière significative la contribution d’Areva au développement économique du pays en contribuant aux secteurs de la santé, de l’éducation, des transports, de l’accès à l’eau et à l’énergie. » La société civile nigérienne est décidée à surveiller de près la mise en œuvre de ces promesses. En septembre, le Groupe de réflexion et d’action sur les industries extractives au Niger (GREN) a organisé un forum de trois jours au Palais des Congrès de Niamey, afin de débattre de la transparence des contrats miniers au Niger. Outre le développement attendu autour des mines d’Areva, le Rotab et le GREN surveillent désormais le comportement des nouveaux acteurs miniers apparus ces dernières années au Niger. La Société des mines d’Azelik (SOMINA), à 200 km d’Arlit, détenue à 37,2% par la China National Nuclear Corporation (CNNC), à 24,8% par la société chinoise ZXJOY et à 33% par l’Etat nigérien, fait déjà parler d’elle. En mal. Tandis que les droits économiques et sociaux des travailleurs des filiales d’Areva progressent peu à peu, les conditions de travail au sein de la SOMINA sont fréquemment dénoncées par les syndicats locaux. En juin 2012 et mars 2013, deux grèves sur le site minier sont venues le confirmer, dénonçant les accidents de travail à répétition, l’absence de couverture santé ou de matériel de protection face à la radioactivité dans la mine. Pourtant, le Niger, qui s’attend à devenir le deuxième producteur mondial d’uranium avec l’ouverture prochaine d’Imouraren, a fait de la diversification des investisseurs la clé de son développement : « Notre objectif est de diversifier nos partenaires dans l'extraction d'uranium », a déclaré son président, Mahamadou Issoufou, dans les médias français en février 2013. En attendant que l’extraction de l’uranium apporte le développement tant espéré, une fois le soleil couché, les silhouettes des habitants de Niamey continuent d’apparaître et de disparaître à chaque nouveau passage de taxi.

L’uranium nigérien permet d’éclairer une ampoule française sur trois, tandis que seul un Nigérien sur dix a accès à l’électricité. Le 20 septembre, l’Etat sahélien a lancé un audit des mines d’uranium détenues par Areva, afin que l’exploitation du minerai contribue d’avantage à son développement.

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